Le romancier marocain Abdellah Taïa vient de publier aux éditions du Seuil son dernier roman La Vie lente. Un livre troublant mais salutaire qui pousse le lecteur à s’interroger sur ses propres choix de vie. 

 
Si l’on peut reconnaître à Abdellah Taïa une qualité littéraire, c’est bien celle de la concision. Non pas la concision froide et impérative qui cisèle tout, mais une concision généreuse, celle qui dit beaucoup tout en incitant l’imaginaire du lecteur à voir plus loin. 

La Vie lente, c’est l’histoire de Mounir, un Marocain gay et lettré de 40 ans vivant à Paris, et celle des gens qui l’entourent ou qui l’ont croisé. Ces portraits successifs dessinent le destin de Mounir, mais aussi celui d’une certaine France. Le long de cette galerie, on rencontre Soufiane, le premier amour éphémère de Mounir à Rabat, alors qu’il n’avait que 15 ans, et dont le souvenir des années plus tard est aussi fort qu’au premier jour. On y croise Simone Marty,  la voisine octogénaire, Majdouline, la cousine lesbienne que sa mère veut marier à un homme, ou encore Antoine, le policier français qui n’assume pas son homosexualité. La vie lente de ces femmes et de ces hommes, c’est la mise en veille de leur existence et de leurs désirs par des impératifs qu’ils et elles s’imposent à elles/eux-mêmes, qu’il s’agisse de contraintes sociales ou familiales. Si la relation entre Mounir et Antoine ne dure pas, c’est bien parce qu’Antoine n’assume pas ce qu’il est et qu’il choisit de retourner à sa vie de façade de flic blanc hétérosexuel avec femme et enfants. La vie lente, c’est ce contre quoi lutte Majdouline : être mariée à un homme et vivre une vie qui ne serait pas la sienne. 

Pédés, oui, et on vous emmerde ! 
La vie lente, c’est aussi baisser les yeux devant les remarques des usagers du RER qui se plaignent des marques d’affection trop appuyées entre Antoine et Mounir. C’est ne pas répondre « Pédés, oui, et on vous emmerde ! » mais juste le penser sans oser l’exprimer. La vie lente c’est cette vie sans être. C’est se conformer et abdiquer devant la promesse d’un rêve, celui de vivre libre. C’est par ce biais qu’Abdellah Taïa déploie également un regard critique sur la France. Envolés, les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité dont rêvait la prostituée chinoise que rencontre Mounir. Désormais, Paris n’a que des clients à lui offrir. Qu’importe d’être titulaire d’un doctorat en littérature, de mieux connaître le Louvre que de nombreux Français nés sur le territoire, pour ses voisins ou la police, Mounir reste un « arabe » avec sa cohorte de préjugés que les attentats de 2015 ont amplifiée. 

Le roman de Taïa peut paraître sombre, pourtant, il éveille et distille une petite lumière, celle qui nous invite à refuser la vie lente pour soi, pour les autres, et à vivre pleinement. 

La vie lente -Abdellah TaiaLa Vie lente d’Abdellah Taïa (Seuil)

  

 

 

 

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