Elle est l’une des premières dans la queue. Avec sa pote, elles sont venues tôt. Elle a réfléchi un peu à sa tenue, mais pas tant que ça.

Une paire de jeans straight, bleu brut, un t-shirt noir et un pull, col rond. Des chaussettes chaudes, il fait froid ici l’hiver quand tu as plus d’une heure de queue. Au fond peu lui importe, cela fait longtemps que le miroir n’est plus son juge. Elle aimerait bien que cette fille soit là ce soir, celle aux yeux de renarde qui danse en lançant ses bras au ciel. Mais de plus en plus il n’y a que des mecs dans la queue et les trois devant elle font la belle place à leurs amis retardataires. Ils hurlent près de son oreille, tentant pathétiquement de faire rire un grand beau silencieux. Et sans cesse des jeux de mots aussi inconsistants que vulgaires. Elle se demande comment on peut oser parler si fort quand la rhétorique est si faible. Même affublés de perruques et de talons, les hommes envahissent et leur jeu devient une insulte. Il est des choses qu’on ne peut travestir. Elle croise le regard de sa pote, elles font silence d’un coup. Elle pense à la poésie et à la forêt.  Elle pense aux copines qui ne viennent plus aux soirées. À la tentation d’une vie entre femmes nues dans les bois, derrière le mur invisible. Mais un groupe reste un groupe, et même pour ça elle se sait trop solitaire. Les hommes l’épuisent. Elle déglutit ce goût de fer, celui de l’amertume envers ce qu’on nous impose d’aimer. Elle soupire, son voisin vient de lui marcher sur le pied. Il s’excuse en pouffant. 

Illustration © Isabelle Valera

Les gens dans la queue :
Épisode 1

Épisode 2

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