À l’occasion de la sortie de sa première mixtape, Minouche Mafia, Cœur nous reçoit chez elle. Après l’avoir aidé à monter quelques cartons au 4e sans ascenseur, on s’assoit finalement au milieu des peluches colorées et autres grigris. 

Vous nous accueillez chez vous, à la Michounerie, pour nous parler de la sortie de la mix-tape Minouche Mafia. Qu’est-ce que ça signifie « michounerie », « minouche » ?
Cœur : J’ai toujours inventé des mots pour d’autres mots. Par exemple, quand j’étais petite pour dire que j’étais fatiguée je disais que j’étais « baobab » et quand j’étais très fatiguée j’étais « baobab acajou ». C’est plus le ressenti du mot que le sens littéral. Ma grand-mère m’appelait minouche. Et j’ai commencé à appeler les gens qui m’entourent minouche. D’ailleurs,  j’ai appris depuis peu que ça voulait dire chat en arabe. La Michounerie, ça désigne l’endroit où je crée, dans lequel il y a beaucoup d’objets et beaucoup de couleurs dont j’ai besoin pour être bien. 

Cœur Et donc la Minouche Mafia, c’est un petit groupe constitué autour de vous ? 
La Minouche Mafia, ce sont les gens autour du projet Cœur et plus globalement le public. Ca reprend l’idée du gang, de la team que l’on trouve dans le rap. Je me suis rendu compte que quand tu étais un·e blanc·he privilégié·e, il y avait une sorte de fascination pour le ghetto. Que j’ai pu avoir d’ailleurs au moment de Schlaasss [groupe stéphanois dont fait partie Cœur sous le nom de Charlie]. Mais en faire la célébration, c’est vraiment une chose que tu fais quand tu ne l’as pas vécu. Parce que la vraie violence, la vraie misère, ce n’est pas drôle, et quand tu la vis, tu veux en sortir. En juxtaposant « minouche » et « mafia », c’est une manière de dire que non, je ne suis pas une badass. Donc Minouche Mafia, c’est une blague par rapport à moi-même, à ma fascination pour la violence. C’est d’ailleurs ce que je dis au début du titre Minouche Mafia : « Bien sûr qu’on aime les armes, bien sûr qu’on n’en a pas ». 

Vous avez évoqué le groupe Schlaasss dont vous faîtes partie et vous venez de nous dire que vous n’étiez pas une badass. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours, d’où vous venez ?
Je me suis tellement planquée jusqu’à maintenant que je crois que je vais m’outer avec Cœur. Je suis de Chaponost. Je viens d’une famille assez géniale, un peu folle mais qui m’a donné beaucoup de force pour faire ce que j’avais envie de faire. Parce que mes parents s’en battent les couilles des gens, vraiment. Je viens d’un milieu social à peu près tranquille. 

J’ai toujours voulu faire de la musique. Depuis ma plus tendre enfance, je me revois avec un micro, je passe mes dimanches sur le lit de mes parents avec une raquette de tennis en guise de guitare, à fermer les yeux en m’imaginant chanteuse. Ce que je raconte d’ailleurs dans le morceau Kawaii Karma.

J’écris du rap, je veux faire du rap. Et donc je vais à la MJC de Chaponost. Je fais six ans de flûte à bec. On était obligé de faire du solfège et c’est la cata. Je suis nulle. Comme ce n’est pas du tout sensible comme approche mais très scolaire, je ne comprends rien. Ma prof de solfège menace vraiment de me jeter par la fenêtre, mais vraiment ! Je ne parvenais pas à trouver le plaisir, le lien entre moi quand j’écoutais de la musique ou écrivais des chansons et ce truc hyper scolaire et hyper chiant. 

Et ensuite – ce que je n’ai jamais dit et que j’ai caché pendant toutes ces années avec Schlaasss –  comme je suis nulle en musique, je fais du théâtre et j’ai la chance de rentrer à l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Je n’en ai jamais parlé parce que pour moi c’était un pis-aller. Mais ça m’a permis de trouver un moyen d’expression. Bon, j’étais quand même toujours un peu une outsideuse, trop punk. Et le théâtre, ce sont des gens bienveillants, mais tout le monde est à côté de ses pompes. C’est vraiment un milieu d’intellos de gauche qui pensent avoir un regard sur le monde et qui sont totalement déconnectés. Bref, ça m’a convaincu de refaire de la musique et de monter le groupe Schlaasss. 

« J’ai cru que j’étais la réincarnation de Jim Morrison et j’ai vomi sur sa tombe au Père Lachaise tellement j’étais émue. »

 

Quelles sont vos influences musicales ? 
En termes d’influence, j’écoutais beaucoup de rap petite et pré-ado : Coolio, des compils de magazines, les Fugees. J’écoutais Skyrock et NRJ. Mais j’ai aussi beaucoup écouté de blues, j’ai eu une période un peu rock. J’ai cru que j’étais la réincarnation de Jim Morrison et j’ai vomi sur sa tombe au Père Lachaise tellement j’étais émue. J’ai eu une grande période de soul des années 60, j’ai écouté des trucs de métal. 

C’est très éclectique mais le plus important reste le rap, qui pour moi contient toutes ces influences. 

Les gens semblent avoir du mal à qualifier votre musique. Comment la qualifieriez-vous ?
Je ne peux pas la qualifier, donc j’ai dit trap-love. Par exemple dans la mix-tape Minouche Mafia, il y a des morceaux très rap, il y a de la variété. Je n’ai pas de convictions de forme, je m’en fous. Mais c’est compliqué dans le business, c’est beaucoup plus simple d’être calibrée. 

Pour y voir plus clair, parlez-nous un peu du contenu de la mix-tape Minouche Mafia
Déjà, l’idée de la mix-tape, ça vient de la culture rap. Ce n’est pas travaillé comme un album homogène. Avec les concerts qui s’enchaînent, j’avais envie de sortir les morceaux que j’ai faits pour Cœur. Elle contient des chansons qui sont déjà sorties comme Féérie ou Chrysanthème. Et il y a de nouvelles chansons comme Kawaii Karma [sortie le 26 février]. Cette mixtape permet de fixer le tâtonnement et l’éclectisme de Cœur jusqu’à maintenant. On s’est posé la question de sortir plutôt un EP hyper cohérent, mais je me suis battue pour dire non. Je défends dans la musique ce que je défends dans la vie. Je ne peux pas dire « on peut être imparfait·e » et ne sortir que des morceaux hyper aboutis. D’ailleurs, l’outro de la mixtape s’appelle 1 pour signifier que ce n’est que le début. 

« Je me suis rapidement dit qu’avec mes armes de femme, je ne pourrai pas faire ce que je veux dans le monde. Donc, j’ai fait le pélo ou la petite fille et je me suis beaucoup cachée. »

Vous dites que les morceaux de la mix-tape partent dans tous les sens, mais si on se penche sur les textes, on trouve une réflexion autour de l’amour assez présente. 
Oui, carrément. Je suis une personne très sensible. Et j’ai un peu mis ça de côté avec Schlaasss. Je pense également que j’ai un problème de virilité mal placée. Je me suis rapidement dit qu’avec mes armes de femme, je ne pourrai pas faire ce que je veux dans le monde. Donc, j’ai fait le pélo ou la petite fille et je me suis beaucoup cachée. Artistiquement, c’était intéressant mais j’ai aussi eu la sensation que ça me dominait.

J’ai eu la chance de pouvoir essayer des morceaux plus doux avec Bonetrips, le beatmaker avec qui je travaillais sur Schlaasss, et Nicolas Steib pour ce nouveau projet solo. Et le thème de l’amour est venu de tous les textes que j’avais et dont je ne faisais rien. 

L’amour dont vous parlez, c’est un amour révolté, loin d’être mièvre. 
Mais parce que l’amour c’est ça. La vie, c’est violent et l’amour, c’est compliqué. Dans notre société, on enferme la violence dans des prisons et des ghettos et à titre personnel, on pense toutes et tous être des personnes géniales, sans violence, alors qu’on est toutes et tous à un cheveu du passage à l’acte de tuer quelqu’un. Tes amours réveillent des monstres en toi. 

Cœur - Walid Boo

Vous vous produisez sur scène avec deux drags lyonnaises (Messalina Mesacalina et Olek Do). Comment est née cette collaboration ?
Je suis assez sauvage, je sors peu, je ne suis pas trop dans les mondanités. Mais j’ai rencontré Messalina au début de Cœur, et les Dragones qui m’ont pas mal soutenue dans mon projet. Pour mon premier concert dans le cadre du festival Intérieur Queer au Transbordeur, elles sont montées sur scène avec moi. De là est née l’idée de collaborer avec Messalina et Olek. 

Un soir, je suis sortie avec une de mes copines et les drags au Lavoir public. Et je retrouvais vraiment le plaisir de sortir avec elles, l’esprit carnaval, un peu vaudou où on prend le temps de se préparer et ensuite on sort dans la rue. C’est l’irruption du surnaturel. Avec ma copine, on était en robe de mariée, ce qui passait crème au Lavoir. Mais ensuite on a décidé de sortir en ville. Et il s’est passé quelque chose de génial : la robe de mariée, ce n’est pas un déguisement de Pokémon, ça procure de l’émotion aux gens. Ça réveille un imaginaire magique. Et je pense que les drags, c’est un peu comme la robe de mariée.

 

Minouche Mafia, le 10 mars sortie de la mixtape sur toutes les plateformes de streaming. 

Le 17 avril et le 16 octobre au Fil, 20 boulevard Thiers-Saint-Étienne / 04.77.34.46.40 www.le-fil.com

ANNULATION : Le 10 avril à Bizarre!, 9 rue Louis Jouvet-Vénissieux / 04.72.50.73.19 www.bizarre-venissieux.fr

 

© Toine / Walid Boo

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