Dodo

Fragments de Roland Barthes (1915-1980)

Le centenaire de la naissance Roland Barthes est l’occasion de se pencher sur les rapports complexes que le sémiologue entretenait avec sa propre homosexualité.

2015 aura été une année Roland Barthes. Le centenaire de la naissance de l’écrivain, sémiologue et professeur au Collège de France, a été l’occasion d’un grand nombre de publications, certaines enthousiasmantes, d’autres banales voire médiocres. Avec le risque caractéristique de ce genre d’anniversaires : statufier et figer dans un monument, en effaçant les cahots et les soubresauts, en gommant les contradictions.

C’est peu dire que Barthes présente des ambivalences ; et loin de diminuer son intérêt, elles ne rendent que plus passionnante sa lecture. Aujourd’hui, les quelques textes qu’il a consacrés à l’homosexualité semblent d’une grande actualité. Le critique y exprime sa méfiance envers les identités et les assignations sexuelles. En 1975, dans Roland Barthes par Roland Barthes, il souligne sa «manière de nier la dualité sexuelle» et conteste toute «loi de Nature». Il invite à ce que le sexe ne soit «pris dans aucune typologie», parle «des homosexualités» pour déjouer «tout discours constitué, centré». Il propose aussi, non pas «de libérer la sexualité selon un projet plus ou moins libertaire», mais «de la dégager du sens, y compris de la transgression comme sens».

Parmi d’autres, la théoricienne lesbienne Monique Wittig a d’ailleurs exprimé sa dette envers Barthes et son «analyse politique des différents systèmes de signes». À propos de sa propre critique des catégories sexuelles (l’hétérosexualité, la femme, etc.), elle a décrit «la sémiologie politique» comme «une arme précise pour s’attaquer à l’idéologie». Les écrits de Barthes sont aussi fondamentaux pour leur critique des sciences psychiques et pour leur proposition d’«échapper à la psychanalyse».

Un homme du début du XXe siècle

tiphaine samoyault roland barthes editions seuil biographiePour autant, ces écrits s’ancrent dans des dispositions complexes. Barthes était peu à l’aise avec l’expression publique de son homosexualité et ses interventions ont été rares. Il a eu le projet d’un Discours sur l’homosexualité qui n’a jamais vu le jour. Dans une riche biographie, Tiphaine Samoyault écrit que ce projet était pensé en réaction aux mouvements de libération homosexuelle des années 1970, qui déstabilisaient Barthes. Son homosexualité était celle d’un homme né au début du XXe siècle, qui avait été notamment marqué par la lecture d’André Gide (y compris dans sa fascination pour le Maghreb).

Cela n’enlève rien à Barthes. Bien au contraire. C’est peut-être là que réside la puissance des grands penseurs et écrivains, à rappeler en ces sinistres temps réactionnaires : transformer un malaise personnel non pas en déploration du présent ou en célébration du passé, mais en production d’une pensée nouvelle, en formulation de problèmes théoriques novateurs, en invention d’espaces intellectuels neufs.

L’actualité littéraire nous rappelle également que Barthes a eu à cœur de soutenir de jeunes auteurs. Dont, pour le prix Médicis 1973, Tony Duvert, auquel Gilles Sebhan consacre un nouveau livre, Retour à Duvert. Il y revient sur son ouvrage Tony Duvert, l’enfant silencieux (2010), corrige certaines hypothèses, apporte de nouveaux témoignages. Il dresse un portrait triste et beau de l’écrivain, en partageant ce sentiment : plus Sebhan en découvre, moins il semble en savoir.

 

Roland Barthes de Tiphaine Samoyault (éditions Le Seuil)
Roland Barthes par Roland Barthes de Roland Barthes (éditions Le Seuil)
Retour à Duvert de Gilles Sebhan (éditions Le Dilettante)

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