L’édition 2018 du festival Mémoires minoritaires se penche sur l’histoire des mouvements féministes et homosexuels. Divers événements sont proposés au public : exposition, « réactivation théâtrale », projections de documentaires, ateliers…

Alors qu’on commémorera le mois prochain le cinquantième anniversaire de Mai 68, quelles traces reste-t-il des luttes de libération sexuelle, dont «les événements» de Mai ont été la matrice ? C’est à cette question que tente de répondre la deuxième édition du festival Mémoires minoritaires. Fil rouge de cette manifestation, l’exposition Répliques, à la Bibliothèque Jean Macé du 7ème arrondissement (BM7) présentera des archives de ces luttes.

Ces documents sont tirés de différents centres de ressources locaux : le Centre Louise Labé de l’Université Lumière Lyon II, le fonds Michel Chomarat de la Bibliothèque municipale de Lyon, le fonds Bruno Hérail du Centre de documentation et de recherche sur les alternatives sociales (CEDRATS), les archives du Planning familial du Rhône… On y trouvera aussi des archives collectées spécialement pour cette exposition, lors de deux rendez-vous à la BM7 le 13 janvier et le 24 février, où chacun·e pouvait apporter ses propres souvenirs.

«Évoquer le séisme qu’a représenté Mai 68»

On s’en doutait déjà un peu : «le titre de l’expo n’est pas un hommage à l’émission homonyme d’Alain Finkielkraut sur France Culture», s’amuse Marguerin Le Louvier, médiateur à la BM7 qu’on retrouvait déjà à la barre de Mémoires minoritaires l’an dernier. «On voulait plutôt évoquer le séisme qu’a représenté Mai 68 et ses «répliques» tout au long des années 70». On pourra ainsi admirer une vaste production éditoriale militante : des tracts, affiches, estampes, revues, fanzines, badges, objets divers…

Celles et ceux qui l’ont vécue se souviendront sans doute avec émotion de la «Fête de la dissidanse rose» de 1978, qui a donné son nom à un mémoire d’Antoine Idier (publié en 2012 aux éditions Michel Chomarat) sous-titré Fragments de vies homosexuelles à Lyon dans les années 70. On retrouvera des exemplaires d’Interlopes, la revue éditée par le Groupe de libération homosexuelle (GLH) de Lyon entre 1977 et 1979.

On découvrira peut-être que c’est ici qu’a vu le jour le premier fanzine lesbien de France, Quand les femmes s’aiment, édité à la même période par le Groupe de Lesbiennes du Centre des femmes. On rappellera que le Cercle Flora Tristan fut, jusqu’au début des années 80, le groupe féministe le plus important de la ville ou encore que c’est de Lyon que partit, en 1975, une lutte nationale des prostituées pour leurs droits, initiée par l’occupation de l’église Saint-Nizier.

Faire face à l’absence de certaines archives

«Nous n’avons pas visé l’exhaustivité, qui aurait été de toute façon inatteignable», explique Roméo Isarte. Diplômé du master MATILDA (une formation sur «l’histoire des femmes et du genre en Europe» délivrée par l’Université Lumière Lyon II), il est l’un des coorganisateurs de l’exposition et par ailleurs membre de la commission «bibliothèque et archives» du Centre LGBTI de Lyon. «Nous avons plutôt essayé de tracer les grands lignes de l’histoire des luttes de libération sexuelle à Lyon mais aussi de lancer une perche, d’inciter le public à l’auto-archivage».

Les organisateurs et organisatrices de Répliques se sont ainsi fatalement heurté·es à la disparition ou à l’absence de certaines archives. Les luttes trans, par exemple, sont mal documentées et donc moins présentes dans l’exposition que les luttes gays ou même lesbiennes. «Ce n’est pas parce qu’on n’en a pas gardé de traces qu’elles n’ont pas existé», prévient cependant Roméo Isarte. «Nous nous sommes donc demandé comment rendre compte de cette absence. Cela se traduit, dans la scénographie de l’exposition, par des espaces vides, que le public sera invité à combler en apportant ses propres archives».

«Tout musée est à moitié vide»

Une partie de l’équipe du festival était présente, lundi 18 décembre, à la conférence donnée à l’École Normale Supérieure de Lyon par Élisabeth Lebovici. L’historienne de l’art, qui a publié l’an dernier aux Presses du réel Ce que le sida m’a fait : art et activisme à la fin du XXème siècle, était invitée par le Laboratoire TPG (Théories et Performances des Genres), un «groupe de recherche pluridisciplinaire intéressé par les études queer et féministes, ainsi que les sujets minorisés et leurs stratégies de résistance».

«Cette conférence a vraiment été éclairante pour nous et nous a aidé à concevoir cette exposition» explique Doris Varichon, étudiante elle aussi au sein du master MATILDA, qui prépare actuellement un mémoire sur les lesbiennes à Lyon. «Élisabeth Lebovici a rappelé que «tout musée est à moitié vide» et qu’un musée «peut être le lieu d’une jouissance critique», elle a incité l’auditoire à «s’emparer des cartels»…» s’enthousiasme-t-elle. Ces recommandations ont visiblement incité l’équipe à faire preuve d’inventivité : au sein de l’exposition, quelques archives, des boîtiers VHS remplis de badges et de stickers, seront ainsi présentées dans… un frigo, clin d’œil à la pièce de Copi (1983).

Recréation d’une célèbre émission radio

L’exposition Répliques ne sera cependant qu’une des manifestations organisées dans le cadre de cette deuxième édition du festival Mémoires minoritaires. L’un de ses autres temps forts sera certainement la «réactivation théâtrale», par des élèves de l’École de la Comédie de Saint-Étienne, d’une émission radiophonique demeurée célèbre. Il s’agit de celle animée par Ménie Grégoire (1919-2014) sur RTL le 10 mars 1971 en direct et en public depuis la salle Pleyel à Paris et intitulée L’Homosexualité, ce douloureux problème. Le débat réunissait, autour de l’animatrice, un psychanalyste, un prêtre, l’écrivain Armand Lanoux (1913-1983), le fondateur de la revue homophile Arcadie (1954-1982) André Baudry (1922-2018), le journaliste homosexuel Pierre Hahn (1936-1981) mais aussi un public curieux, passionné et… sans doute un peu trop participatif aux yeux des organisateurs.

Si l’émission est restée dans les mémoires, c’est en effet pour avoir été perturbée par des militant·es outré·es par le ton paternaliste et pathologisant des intervenants. «Une sorte de zap avant l’heure», sourit Roméo Isarte, en référence à ce mode d’action «coup de poing» développé par l’association Act Up presque deux décennies plus tard et consistant à interrompre, le plus bruyamment possible, des manifestations publiques jugées illégitimes ou auxquelles les premier·es concerné·es n’étaient pas convié·es. Cette provocation joyeuse et irrévérencieuse est souvent considérée comme l’acte fondateur du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR).

Trois documentaires sur des personnes queers racisées

Par ailleurs, trois documentaires mettront en lumière des personnes queers racisées. Major! (2016) retrace la vie et les combats de Miss Major Griffin-Gracy, une activiste trans noire américaine qui a participé aux émeutes de Stonewall en juin 1969 et qui n’a cessé depuis de lutter pour les droits des minorités sexuelles et raciales. Orientations (1984) et Re:Orientations (2016) sont quant à eux deux films du vidéaste canadien Richard Fung qui dressent le portrait de membres de la communauté LGBT asiatique au Canada. Ces projections seront organisées en partenariat avec deux organisations de personnes queers racisées : les Lyonnais·es du Collectif Des Raciné·es et les Parisien·nes du Collectif asiatique décolonial.

Wikithon, gravure et micro-édition

Toujours pendant Mémoires minoritaires, on pourra participer, comme l’an dernier, à un Wikithon (samedi 5 mai de 10h à 18h au CEDRATS), un marathon d’écriture collaborative sur Wikipédia dans le but d’enrichir l’encyclopédie en ligne de nouveaux savoirs relatifs aux luttes homosexuelles et féministes. Durant cet atelier, en se basant sur les ressources des bibliothèques de Lyon (mais aussi sur celles mobilisées pour le festival), on pourra soit développer un article de l’encyclopédie déjà existant soit en créer un nouveau ex nihilo ou en traduisant en français un article écrit dans l’une des 290 langues utilisées sur Wikipédia.

Enfin, parce que la production éditoriale queer et militante n’appartient heureusement pas qu’au passé, le bar-restaurant villeurbannais Le Rita-Plage accueillera durant le dernier jour du festival un salon de la microédition. Le collectif Sans titre ni culotte, qui défend une linogravure «féministe et révolutionnaire», y animera un atelier d’initiation à cet art prisé des militants queers. D’autres acteurs et actrices du milieu du fanzine engagé lyonnais seront également conviés. L’artiste sérigraphe et illustratrice Céline Legouail présentera quant à elle une exposition de ses travaux.

La suite cet automne ?

Entre la première et la deuxième édition de Mémoires minoritaires, le collectif informel s’est transformé en association, non sans hésitation : fallait-il vraiment se couler dans ce cadre légal ? Ce nouveau statut a finalement été retenu car il rassure les institutions dont le festival est partenaire et rend la collaboration avec elles plus simple. L’association compte aujourd’hui une quinzaine d’adhérent·es ; Marguerin Le Louvier en est le président et Roméo Isarte le secrétaire. Sans subvention, elle vit essentiellement de dons. Deux soirées de soutien en février et mars, au Rita-Plage et au Livestation (Lyon 7) ont permis de récolter un peu moins de 300€, qui ont servi à couvrir une partie des coûts de projection des documentaires ainsi que des frais de déplacement des intervenant·es parisien·nes et d’impression de la communication papier.

S’ils en ont les moyens financiers, les bénévoles de Mémoires minoritaires aimeraient aussi éditer un catalogue de l’expo Répliques. Et ils réfléchissent déjà à la suite, qui pourrait prendre la forme d’un cycle sur les lieux de rencontre homos dès cet automne. «Une sorte d’hommage aux quais du Rhône, aux plages de Miribel», expliquent Marguerin et Roméo, «et aussi aux tasses», ces vespasiennes qui abritaient des rapports sexuels furtifs entre hommes et qui ont connu leur heure de gloire avant la dépénalisation de l’homosexualité en 1982. De quoi explorer d’autres mémoires, moins militantes mais non moins constitutives d’une identité gay.

 

 

Festival Mémoires minoritaires, du 13 avril au 6 mai
www.facebook.com/memoiresminoritaires

1968-2018 : Répliques ! Mémoires des luttes queer-féministes lyonnaises dans le sillage de Mai 68, du 13 avril au 6 mai à la Bibliothèque Jean Macé, 2 rue Domer-Lyon 7
Vernissage vendredi 13 avril à 18h, en présence du collectif Toner Toner

Exposition Céline Legouail, du 20 avril au 20 mai à La Luttine, 91 rue Montesquieu-Lyon 7
Vernissage vendredi 20 avril à 18h

Projection de Major! Vie et luttes d’une vétérane de Stonewall, vendredi 27 avril à la Bibliothèque du Bachut, 2 place du 11 novembre 1918-Lyon 8

Projection de Orientations et Re:Orientations, dimanche 29 avril à L’Atelier des Canulars, 91 rue Montesquieu-Lyon 7

Wikithon, samedi 5 mai de 10h à 18h (zap théâtral et radiophonique à 17h) au CEDRATS, 27 montée Saint-Sébastien-Lyon 1

 

Photo : manifestation du 1er mai 1979 à Lyon © Michel Jaguet

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