Le journaliste Jean Stern livre avec Mirage gay à Tel Aviv une enquête implacable sur le pinkwashing israélien, cette stratégie de communication mise en œuvre par l’État hébreu qui consiste à se présenter à l’étranger comme le champion des droits LGBT pour mieux redorer son image internationale.

Militant au sein du Groupe de Libération Homosexuelle – Politique et Quotidien à la fin des années 70, Jean Stern participe en 1979 à la création du magazine Gai Pied avec Jean Le Bitoux. Passé par Libération et La Tribune, il est depuis 2014 le rédacteur-en-chef de La Chronique, le journal d’Amnesty International France.

Israël n’est pas le seul État à mettre en avant et à embellir pour des raisons d’image internationale son bilan en matière de respect des droits LGBT. Pourquoi alors parle-t-on davantage du pinkwashing israélien ? Qu’est-ce qui fait sa spécificité ?

Jean Stern : Au contraire des autres pays qui mettent en avant leurs atouts gays (une pratique devenue en effet assez commune), Israël est une nation qui est presque majoritairement homophobe. Selon un sondage publié par le quotidien de gauche israélien Haaretz en juin 2014, 46% de la population considère que l’homosexualité est une perversion et ce taux monte à 67% chez les religieux orthodoxes et à 71% chez les ultra-orthodoxes. Ce n’est donc pas un hasard si une grande partie des gays israéliens se réfugient à Tel Aviv, où la vie pour eux est beaucoup plus facile que dans le reste du pays.

Par ailleurs, Israël est un pays en guerre, qui mène une politique d’occupation et de colonisation en Palestine et qui a besoin de changer son image internationale. Il y a encore quelques années, celle-ci était désastreuse. Un sondage réalisé en 2003 par la Commission européenne auprès de 7500 Européens montrait que pour 59% d’entre eux, l’État hébreu représentait une menace pour la paix dans le monde. C’était un taux plus élevé que pour l’Iran ou la Corée du Nord ! Les responsables israéliens ont donc cherché quels atouts ils pouvaient mettre en avant. Ils se sont inspirés du Brésil et de son image positive de pays de fêtards, dans lequel on s’amuse, alors même que le Brésil est un pays de très fortes inégalités sociales, où des touristes se font fréquemment agresser.

Les Israéliens ont beaucoup misé sur Tel Aviv, une ville très déconnectée du reste du pays, qui s’est beaucoup modernisée depuis les années 90 et a réussi à attirer de grandes entreprises américaines, comme Google, Facebook, Microsoft… Les gays ont accompagné cette révolution de Tel Aviv et de l’ensemble d’Israël, qui était durant ses premières décennies d’existence un pays très imprégné de l’idéologie socialiste et qui est passé en quelques années, via de nombreuses privatisations, d’une économie semi-dirigée à une économie néolibérale.

En accompagnant ces bouleversements, de nombreux gays de Tel Aviv se sont élevés socialement et ont gagné en visibilité. Ils sont devenus un atout pour la ville qui souhaitait se positionner comme une destination touristique gay-friendly. Avec succès, puisque la Pride de Tel Aviv attire chaque année des dizaines de milliers de touristes étrangers, occidentaux mais pas seulement. Les dirigeants israéliens ont donc monté cette opération d’enfumage très importante mais qui masque la réalité, c’est-à-dire le blocus de Gaza, le mur qui cerne la Cisjordanie…

La vie est encore plus dure pour les LGBT palestiniens, non seulement à cause de l’homophobie et du patriarcat à l’intérieur de leur propre société, mais aussi parce que les services de renseignements israéliens scrutent de très près les Palestiniens, notamment grâce aux outils numériques (la high tech est un secteur très développé en Israël). Ils repèrent les personnes gays, lesbiennes, mais aussi alcooliques, endettées ou adultères pour exercer sur elles un chantage (comme on le voit par exemple dans le film israélien Alata) : soit elles acceptent de collaborer avec Israël, de devenir des «taupes» à l’intérieur de la société palestinienne, soit elles seront publiquement exposées et leur vie sera alors en danger.

Mais la Pride de Tel Aviv n’est-elle pas aussi un moyen pour les LGBT israéliens de faire entendre leurs revendications à leur gouvernement ?

Jean Stern : Il faut bien comprendre que cet événement est organisé et donc contrôlé de A à Z par des responsables politiques israéliens, par la municipalité de Tel Aviv, par le ministère du Tourisme… Chaque année, il est inauguré par le maire et des membres du gouvernement. C’est un défilé très officiel. En France, on peut voir quelques fois des maires, voire des ministres, dans les Marches des Fiertés LGBT, mais celles-ci restent organisées par des associations et porteuses d’un message politique propre.

Gay Pride Tel-Aviv pinkwashing

Comment réagissent les militants LGBT israéliens face à cette volonté de main mise des pouvoirs publics ?

Jean Stern : Aguda, qui est la première (et pour ainsi dire la seule) association LGBT israélienne, a menacé l’an dernier de boycotter la Pride de Tel Aviv. Elle reprochait au gouvernement d’investir onze millions de shekels (près de trois millions d’euros) pour faire venir les touristes gays étrangers, alors qu’il y a tant de besoins urgents à satisfaire pour la communauté LGBT en Israël même, notamment pour les personnes trans et pour les garçons qui se prostituent dans les quartiers pauvres de Tel Aviv. Le ministère du Tourisme avait par exemple prévu de repeindre aux couleurs de l’arc-en-ciel un charter de la compagnie aérienne national, El Al… Cette idée a été abandonnée.

Cela montre que tous les LGBT israéliens ne sont pas unis comme un seul homme derrière leur gouvernement. Ce qui m’a frappé d’ailleurs au cours de mon enquête, c’est que c’est parmi les Israélien-ne-s et les Palestinien-ne-s que j’ai rencontré le plus d’opposant-e-s au pinkwashing. Le jour de la Pride, ceux-là restent chez eux.

Est-ce que l’adhésion d’une partie des gays au pinkwashing israélien peut se comprendre comme une forme d’individualisme, voire d’égoïsme, et de repli sur soi ? «Notre droit de vivre libre passe avant celui des Palestinien-ne-s», c’est ça ?

Jean Stern : On peut dire ça, oui… La dernière grande période de mobilisation des gays, pour moi, c’était les années 80-90, autour de la lutte contre le sida, avec des organisations comme Act Up. Depuis, il y a eu comme une sorte de retombée du militantisme, de repli sur soi. Beaucoup de gays ont l’impression, à tort, que les grands combats sont derrière eux. C’est frappant en France, où la vie associative est en berne, mais plus encore aux États-Unis, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, dans des pays où pourtant la communauté gay est particulièrement visible et bien organisée. On voit que les gays se battent d’abord pour leurs propres droits et sont devenus indifférents au sort du reste de la planète, des malades, des pauvres, des opprimés…

Israël offre à ces gays-là un modèle qui leur ressemble, en jouant sur l’arabophobie et l’islamophobie d’une partie des homosexuels occidentaux. Cela marche surtout auprès des gays. Chez les lesbiennes et les trans, on trouve souvent des positionnements beaucoup plus critiques.

Quelle attitude conseilleriez-vous d’adopter vis-à-vis de ce pinkwashing ? Faut-il boycotter Tel Aviv en tant que destination touristique gay ?

Jean Stern : Je suis journaliste. Ma fonction, c’est de donner aux gens des éléments factuels pour alimenter leur réflexion, pas de leur dire quoi faire. Chacun est juge de ce qu’il fait. Mais je pense qu’il faut au moins se poser les bonnes questions avant de partir à Tel Aviv. Pour ma part, je considère qu’il y a des tas d’autres endroits où aller en vacances.

Quid du boycott des produits de la culture gay israélienne qui s’exportent en France (par exemple, les films d’Eytan Fox, régulièrement projetés dans des festivals de cinéma LGBT ici même, ou un film lesbien comme Barash, qui sortira sur les écrans français le 9 août) ?

Jean Stern : Le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), lancé par des organisations palestiniennes en 2005, n’appelle pas au boycott de tous les artistes israéliens, mais seulement des projets artistiques financés par le gouvernement israélien. Il existe en Israël des écrivains, des artistes, des intellectuel-le-s, qui ne reçoivent aucune aide de leur gouvernement. Certains ont même perdu leurs subventions pour avoir refusé de se produire dans les colonies implantées en Cisjordanie. Les boycotter n’aurait pas de sens.

Fin mai, on apprenait que quatre réalisateurs annulaient leur participation au festival du film gay et lesbien de Tel Aviv pour protester contre l’occupation israélienne. Est-ce pour vous le signe que le mouvement contre le pinkwashing commence à porter ses fruits ou est-ce que, comme vous l’a dit le réalisateur israélien de films pornos gays Michael Lucas, l’affluence à la Pride de Tel Aviv montre au contraire «l’échec des campagnes lamentables contre Israël» ?

Jean Stern : À ma connaissance, c’est une première. Peut-être une prise de conscience que la plaisanterie a assez duré. Parmi les boycotteurs, il y a notamment le Sud-Africain John Trengove. Il vient d’un pays qui a lui-même été boycotté durant l’apartheid. L’Afrique du Sud et Israël entretenait à cette époque des liens très forts : l’État hébreu était l’un des seuls à accepter de vendre des armes au régime des suprématistes blancs… Le film de Trengove, Les Initiés, est magnifique. Je comprends qu’il refuse qu’il serve de divertissement à des touristes gays occidentaux. Ça n’empêchera pas 35 000 d’entre eux de participer à la Pride de Tel Aviv vendredi 9 juin. Pour l’instant, le rapport de force est encore favorable à des gens comme Michael Lucas…

 

Mirage gay à Tel Aviv de Jean Stern (éditions Libertalia)

 

Photo : Pride de Tel Aviv, juin 2013

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